De scriptione Christi in terra : la puissance de l'écriture

Rédigé par Alarc'h - - Aucun commentaire

Toute inscription, à l'intérieur du cadre va attirer le regard, d'autant plus longtemps, et donc d'autant plus fortement qu'elle nous demandera plus d'efforts pour la déchiffrer...
Michel Butor, Les mots dans la peinture.

6 Hoc autem dicebant tentantes eum, ut possent accusare eum. Jesus autem inclinans se deorsum, digito scribebat in terrra.
7 Cum ergo perseverarent interrogantes eum, erexistse, et dixit eis : "Qui sine peccato est vestrum, primus in illam lapides mittat".
8 Et iterum se inclinans, scribebat in terra....
Jn VIII 6-8

Dans une des ses « autres enquêtes » Borges rappelle que, dans les évangiles, le Christ dont l'enseignement est uniquement oral, n'est montré qu'une fois en train d'écrire[1].

Il fait là référence à l'épisode de la femme adultère qui figure dans l'évangile de Jean (Jn VIII, 1-11). Le passage est court mais il a suscité de nombreux commentaires de la part des théologiens[2] et à également été représenté de très nombreuses fois pas les peintres et les illustrateurs[3].

L'iconographie de ce thème est étonnamment abondante. Louis Réau (voir note 3) en décrit les deux shémas de représentation les plus courants :

  • Le Christ bénissant la femme, les pharisiens s'éloignant en arrière-plan.
  • Le Christ penché sur le sol en train d'écrire.

Rien dans le texte de l'évangile n'indique que, comme le prétend Borges, personne n'aie lu ce que Jésus écrivait. Les peintres ont même souvent pensé le contraire et l'on pourrait classer les oeuvres représentant ce thème en :

  • Celles où l'inscription est purement et simplement ignorée. Ce sont généralement celles où le Christ bénit la femme. L'inscription est invisible et rien ne vient rappeler son existence.
  • Celles où d'une façon ou d'une autre l'inscription est montrée, désignée ou rappelée. Le Christ peut être en train d'écrire ou debout avec l'inscription à ses pieds.

Louis Réau remarque fort justement que lorsque l'on voit le Christ écrire, il se contente de reprendre la phrase qu'il va prononcer : « Que celui d'entre vous qui est sans péché, le premier lui jette une pierre ». C'est à dire en latin : « SI QVIS EX VOBIS SINE PECCATO EST, PRIMVS IN ILLAM LAPIDEM MITTAT », pour les versions anciennes (vetus latina), ou « QVI SINE PECCATO EST VESTRVM, PRIMVS IN ILLAM LAPIDEM MITTAT » pour les plus récentes (vulgate).

Le texte de l'évangile ne permet pas de présumer du sens des signes tracés par le Christ, et ce passage a suscité chez les théologiens de nombreux commentaires. Tout d'abord il faut noter, comme le rappelle Borges dans l'étude citée, qu'en général dans l'antiquité l'acte d'écrire est en-soi chargé d'un pouvoir quasi magique. Dans l'ancien testament, c'est l'écriture sur la terre qui est plus précisement menaçante. Elle est associété à l'inscription du nom des coupables en vue du jugement[4].

Ainsi le geste du Christ pourrait être chargé de manaces pour des hommes qui connaissent parfaitement la tradition. Les commentateurs catholiques modernes sont obligés de faire preuve d'autorité pour empêcher le lecteur de croire que le Christ, qui est amour, utilise l'écriture de façon menaçante[5] :

On lit dans le dictionnaire de la Bible de F. Vigouroux[6] :

 Ce geste est destiné à faire comprendre aux interrogateurs que le Sauveur ne juge pas à propos de s'occuper d'une affaire qui est du ressort du Sanhédrin, ou bien que des caractères tracés au hasard dans la poussière sont plus dignes de son attention que la question des docteurs. Il n'y a pas lieu de se demander ce que Notre-Seigneur écrivait. Rien de distinct, vraisemblablement, comme fait un homme qui trace des traits machinalement pendant qu'il est préoccupé d'autre chose. 

Dans l'édition du Livre de Vie du Nouveau Testament, annotée par le chanoine Osty et Jean Trinquet , on lit en note au passage :

 Jésus n'écrivait pas leurs péchés; il prenait l'attitude d'un homme qui ne prête aucune attention à son entourage. 

Saint-Augustin commente ainsi le passage :

 ...vous avez entendu... le gardien de la Loi, mais vous n'avez pas encore compris qu'il est le législateur. Que veut-il dire d'autre quand il écrit avec le doigt sur la terre ? En effet, la Loi est écrite avec le doigt de Dieu, mais à cause des (coeurs) durs, elle a été écrite dans la pierre (Ex XXXI, 18). Maintenant le seigneur écrivait dans la terre, parce qu'il cherchait le fruit (de la loi). [7]

Il pourrait donc s'agir pour le Christ d'une manière de répondre par l'écrit à l'Écrit que constituent les Tables de la Loi, tracées dans le roc par le doigt de Dieu. Ce pourrait être une façon de montrer que le temps de l'écriture stérile est passé et que l'écrit du père dans la pierre est remplacé par celui du fils, parole fécondante tracée dans la terre et appelée à fructifier.

A l'opposé, le contexte du passage incite à penser que Jésus n'écrit pas sur la terre porteuse de fruits, mais sur la poussière stérile des degrés du Temple. Cette écriture peut donc apparaître comme une dérision de cet instrument par excellence de la culture humaine. L'écriture des hommes, destinée à conférer l'éternité à leur pensée est, en fait, comme tout ce qui est humain, simple poussière et ne mérite pas d'autre support que la poussière à laquelle elle finira par retourner.

Lorsqu'ils utilisent la phrase de l'évangile en guise d'inscription, les peintres ne font que conserver à l'écriture le rôle de simple instrument subordonné à la parole qui lui est réservé dans la pensée occidentale[8]. Ainsi toute tendance magique ou inquiétante est éliminée. Le procédé est commode et permet l'identification facile du sujet (la simple présence de cette phrase dans un tableau permet de reconnaître « Jesus et la femme adultère »).

Un exemple parmi tant d'autres, la Femme adultère d'Emile SIgnol, conservé au Musée du Louvre, 1,14 m x 1,39 m, peinture à l'huile sur toile vers 1840.

Emile Signol Femme adultère 1840

Le détail montre l'inscription écrite "à l'envers", pour le spectateur :

Emile Signol Femme adultère détail 1840

Un tableau de Holbein qui représente le thème du Christ écrivant présente un jeu étonnant sur l'écriture et la répétion de la parole[9].

Un Christ en robe de bure est représenté dans un intérieur gothique (vraissemblablement une église) confronté à des pharisiens et une adultère en costumes de bourgeois du seizième siècle. Penché, il trace des signes sur le sol. Contrairement à ce que l'on pourait attendre, il n'écrit ni en allemand, ni en latin. Les caractères qu'il trace sont hébraïques. Mais derrière lui, un panneau (qui semble être là depuis longtemps, totalement intégré au décors) est cloué au mur et porte l'inscription « QVI SINE PECCATO EST VESTRVM, PRIMVS IN ILLAM LAPIDEM MITTAT ».

Ainsi l'écriture semble nettement antérieure à la parole qu'elle est censée répéter, alors que le texte que le Christ est en train de tracer n'est qu'une imitation de l'écriture (les caractères sont placés au hasard et tracés de gauche à droite). Le caractère scénographique de la composition fait penser qu'il ne s'agit pas de la peinture de l'épisode de la femme adultère, mais plutôt de la peinture d'une « représentation » du passage évangélique.

Dans une nouvelle de Borges, un prêtre maya découvre le secret du monde en déchiffrant l'écriture divine qui se trouve cachée dans les ocelles d'une panthère. Une des préoccupations de la kabbale est de créer la vie grâce au pouvoir contenu dans les lettres de l'alphabet hébreu. Puisqu'il y a souvent un lien entre la possession du pouvoir et la connaissance de la vérité de l'écriture divine il serait intéressant de trouver des tableaux où le peintre essaye d'affronter le mystère de l'écriture du Christ. Des tableaux moins prudents que ceux où l'on lit juste le verset des évangiles « Que celui qui est sans péché.... ».

Pour qui veut affronter la représentation de l'irreprésentable il y a peu de solutions. Soit inventer, soit éviter l'écueil en suggérant, sans montrer. Quintilien rapporte le fameux stratagème du rideau de Timanthe. Timanthe, qui devait représenter la condamnation d'Iphigénie, avait peint l'expression du désespoir sur le visage de tous les assistants. Au moment de représenter Agamemnon, ne pouvant trouver une expression « digne de la douleur d'un père » il avait imaginé de cacher le visage de celui-ci sous un voile, laissant à l'imagination du spectateur le soin de se représenter cette douleur : velavit ejus caput, et suo cuique animo dedit œstimandum.

Un tableau de Michaël Pacher emploie un procédé de ce genre. Un panneau du retable de Saint-Wolfgang (1481) représente Jésus assis dans une église gothique en train de désigner du doigt le sol aux pharisiens qui tiennent la femme accusée. Mais on ne peut rien voir sur le sol, et l'on est obligé de penser que l'inscription est effacée ou placée hors le champ du tableau.

Une illustration du codex Egbert[10] semble utiliser la solution la moins prudente. C'est le seul exemple que j'ai pu trouver d'un texte qui soit en latin, très lisible et pourtant différent de la phrase de l'évangile. Le Christ assis sur un trône tient sous son bras gauche un livre. De sa main libre il trace sur le sol les mots « TERRA TERRAM ACCUSAT ». Mais bien que cette phrase ne figure pas dans la bible, il ne s'agit pas d'une audacieuse invention de l'artiste ou de son commanditaire.

La phrase est de Saint-Ambroise et la citation complète est : « TERRA TERRAM ACCUSAT, JUDICIUM AUTEM MEUM EST » (La terre accuse la terre, mais je suis le seul juge)[11]. Elle est dans l'esprit des psaumes où l'idée du jugement de la terre apparaît souvent (Ps II,10 ; mais aussi Sg VI, 1 ; Jr XXII, 29-30). Le fait qu'une telle miniature était destinée à un pulic fort cultivé pourrait expliquer cette citation anonyme et tronquée. Cette paraphrase dans l'esprit biblique fait résonner, face à l'épisode néo-testamentaire, l'écho de nombreux passages de l'Ancien Testament dans la mémoire de lecteurs férus des saintes écritures. Ce type d'inscription ne se rencontre pas dans des oeuvres qui, présentées à un large public, ne manqueraient pas de susciter de mauvaises interprétations ou une lecture erronée.

Mais l'image rendant le mieux l'ambiguité du passage de l'évangile de Jean est un tableau du Poussin peint en 1653 pour Le Nôtre. Il fut offert à Louis XIV en 1693 et est actuellement conservé au musée du Louvre sous le numéro d'inventaire 7282 comme « La femme adultère, de Nicolas Poussin huile sur toile, hauteur 121 cm ; longueur 195 cm, signé et daté ». Ce tableau fut très célèbre à son époque bien qu'il fût par la suite critiqué par des personnages aussi opposés que le Cavalier Bernin ou A.R. Mengs[12] Landon note à son propos[13] :

 Sous le rapport de la pensée, et même de l'éxécution, il est douteux que cet artiste ait rien produit de plus parfait. 

Poussin a choisi de représenter l'instant où le Christ ayant déjà écrit s'est relevé pour parler. Le caractère théatral de la composition est très accentué. L'action se déroule sur un espace scénique très peu profond sur lequel les personnages sont disposés en frise. La verticale centrale du tableau est matérialisée en arrière plan par une femme debout portant un enfant et qui observe de loin la scène. Derrière elle s'étend une perspective urbaine quasi déserte, composée d'austères édifices de pierre.

Au premier plan, de part et d'autre de la verticale centrale se tiennent Jésus (à droite) et la femme adultère (à gauche). Celle-ci est à genoux devant le Christ et baisse les yeux vers le sol, prostrée et tenant ses vêtements défaits. Le Christ est dressé, hiératique. Il désigne la femme des deux mains et dirige devant lui un regard sans expression. A ses pieds des signes sont visibles tracés sur le sol.

Poussin Femme adultère 1653

Un groupe de dix hommes se trouve partagé de façon égale de part et d'autre du Christ et de l'adultère. Cinq hommes sont placés derrière la femme agenouillée, face au Christ. Ils se tiennent debout. Un d'eux, coiffé d'un turban semble s'adresser à Jésus, alors que deux autres hommes le regardent. Des deux derniers à l'extrême gauche du tableau, un semble sur le point de s'en aller et l'autre paraît essayer de l'inviter à rester.

Cinq autres hommes se tiennent derrière le Christ. Ils ne lui portent aucun intérêt et toute leur attention semble monopolisée par les signes tracés sur le sol. Trois d'entre eux, penchés sur l'inscription, la désignent aux autres du doigt. A l'extrême droite, s'opposant aux deux personnages de l'autre extrémité du tableau, un homme essaye d'arracher son compagnon à la contemplation du sol en l'attrapant par un pan de vêtement.

Poussin Femme adultère détail

Dans les oeuvres que nous avons évoquées jusqu'à présent, le texte au sol était généralement écrit pour le spectateur. Il fonctionnait de manière pratiquement extérieure au tableau comme un philactère. Ici au contraire il est partie prenante de la composition anti-symétrique de la scène, d'un côté : le Christ debout, les pharisiens agenouillés ou penchés, un homme essayant d'empêcher un autre de rester, de l'autre côté l'adultère agenouillée, les pharisiens debout, l'un d'eux essayant d'empêcher un autre de partir. Les deux groupes de six personnes étant séparés à l'arrière plan par la femme avec un enfant dans les bras, au dessus de l'inscription. La disposition symétrique des personnages met en relief le contraste entre la parole du Christ, appuyée par son geste, qui disperse et son écrit qui fascine et fixe les spectateurs dans sa contemplation.

La question se pose alors de savoir ce qui est écrit sur le sol. On voir nettement sur le tableau que le texte est écrit à l'envers pour nous (ce qui est logique puisque le Christ nous fait face et a écrit devant lui). Il est composé de trois (peut-être quatre) lignes. Ils est impossible d'en déchiffrer le sens général, car des lettres sont élidées ou à moitié effacées. Pourtant quelques mots sont identifiables[14] :

Le premier, dans le sens de lecture hébraïque est MOI-JE. Celui qui commence au dessus du gros orteil gauche du Christ désigne la CRAINTE (de Dieu). Puis une négation est visible NE ou NE PAS. Puis peut-être le verbe conjugué ILS VERRONT.

Ces mots MOI-JE..... CRAINTE....NE PAS....ILS VERRONT..., montrent qu'il ne s'agit pas d'une banale succession de caractères hébreux destinés à faire couleur locale. L'inscription joue un rôle bien plus fondamental. Elle est l'équivalent pictural parfait du « manque » que présente l'évangile au sujet du texte tracé par le Christ.

On pourrait y voir une réminiscence des passages de l'écriture concernant la mise en garde ou la révélation des fautes qui seraient notées sur le sol en vue du jugement.

Ici le seul vocabulaire reconnaissable appartient à ce registre de la mise en garde, ou de l'avertissement prophétique (crainte de Dieu, et jugement : « ils verront »). Pourtant tout comme dans l'évangile, rien ne permet de conclure quant au sujet réel de l'inscription. Ces quelques mots se trouvent dispersés dans un texte suffisammment long pour qu'il puisse avoir globalement une toute autre résonnance une fois complétés tous les mots illisibles.

Il n'est pas indifférent de constater que les personnages qui, dans le tableau, ont pu contempler l'inscription dans sa première fraîcheur, parce que placés derrière le Christ, semblent intrigués par la difficulté de déhiffrage du texte et non effrayés par le contenu de l'inscription. Pour Poussin ce texte a dès son origine échappé aux hommes. Il apparaît que l'on ne peut qu'échouer dans la recherche de son sens. Il est signe du caractère inappréhendable de la nature divine. Même écrit devant leurs yeux, le mystère divin reste étranger aux hommes.

Il s'agit aussi d'un apologue sur la peinture et les limites de son pouvoir. Elle n'explicite pas les choses parce qu'elle les donne à voir. Elle n'est au contraire qu'un commentaire de plus, une glose délectable qui vient encore opacifier le sens. Ayant réduit à néant l'illusion que la perte du texte pouvait seulement tenir à la fragilité du support, Poussin en représente le manque originel. Poussière dont la solidité précaire n'est que celle du pigment sur la toile, ce manque-même du texte acquière, en peinture, autant de réalité qu'une figure d'homme ou une architecture.


Notes

[1] Jorge Luis Borges, Otras Inquisitiones, Madrid, 1979, alianza editorial, « El culto de los libros » p. 11 :
 ...Jesus, el mayor de los maestros orales, ...una sola vez escribió unas palabras en la tierra y no las leyo ningun hombre. 
 Jésus, le plus grand des maîtres oraux, ...une seule fois écrivit quelques mots sur la terre et aucun homme ne les lu jamais. 

[2] Dans l'épisode de la femme adultère (Jean VIII, 1-11) les pharisiens présentent à Jesus une femme prise en flagrant délit d'adultère afin qu'il statue sur son sort.

  1. Jésus se rendit à la montagne des oliviers.
  2. Mais, dès le matin, il alla de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint à lui. S'étant assis, il les enseignait.
  3. Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère ;
  4. et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus : Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère.
  5. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes : toi donc, que dis-tu ?
  6. Ils disaient cela pour l'éprouver, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus, s'étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre.
  7. Comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle.
  8. Et s'étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre.
  9. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu'aux derniers ; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu.
  10. Alors s'étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit : Femme, où sont ceux qui t'accusaient ? Personne ne t'a-t-il condamnée ?
  11. Elle répondit :Non, Seigneur. Et Jésus lui dit : Je ne te condamne pas non plus : va, et ne pèche plus.

Laissons à Saint-Augustin le soin d'expliquer la nature du piège tendu à Jesus :
« Comme la vérité et la mansuétude du Sauveur étaient un véritable supplice pour ses ennemis dévorés par la jalousie et l'envie, ils cherchent à lui tendre un piège...Comment s'y prennent-ils ? La Loi commandait de lapider les adultères, et la Loi ne peut commander ce qui est injuste ; si donc on allait à l'encontre de la Loi, on se rendait par là même coupable d'injustice. Ils se dirent donc entre eux : il passe pour maître de la vérité, on exalte sa douceur, cherchons à l'attaquer sur la justice, présentons lui une femme prise en flagrant délit d'adultère, rappelons-lui le supplice que la Loi ordonne de lui infliger. ; s'il ordonne qu'elle soit lapidée, il perdra sa réputation de douceur ; s'il déclare qu'il faut la renvoyer, il n'observera pas les prescriptions de la justice. »

(Saint-Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, traité XXXIII, 4)

La loi de Moïse punissait de mort l'adultère (Lv XX, 10 ; Dt XXII, 22). Elle n'indiquait pas le genre de mort qu'on devait infliger, mais la coutume avait prévalu d'employer la lapidation, comme pour la fiancée infidèle (Dt XXII, 23-27 ; Ez XVI, 38-40).

Or cette peine était tombée en désuétude au temps du Christ (sans doute à cause des facilités pour obtenir des billets de répudiation). C'est cette contradiction entre la Loi et son application qui crée le noeud du problème posé au Christ.

 Selon son habitude Jésus emprunte les éléments de sa réponse aux écritures. Pour l'exécution d'un jugement à mort, ce sont les témoins qui doivent porter les coups (Dt XVII, 7), mais il ajoute cette clause qui les couvre de confusion  (Vigouroux) : Que celui d'entre vous qui est sans péché, jette le premier une pierre. 

C'est avant et après avoir prononcé cette phrase que le Christ se penche pour écrire. On verra les discussions sur l'authenticité du passage et les renvois aux « auctoritas » dans l'article de H. Lesêtre du dictionnaire de la Bible de Vigouroux, consacré à la femme adultère.

F. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, Paris, 1912.

Un très ample commentaire, dont s'inspire beaucoup, semble-t-il, l'article de Vigouroux, est donné dans :

Johann Wilhelm Hilliger, Sive scriptionem christi in terra, thesaurus de Hase et Iken, Leyde 1732 t.II p. 494-501

[3] Pour avoir une liste, non exhaustive, des oeuvres représentant l'épisode de la femme adultère, on pourra citer :

  • Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien, t. 1, PUF, Paris 1955, pp. 437 et suivantes
  • Louis Réau, Iconographie de la Bible, t. 2, PUF, Paris, 1955, pp. 324-325.
  • Reallexikon zur deutschen Kunstgeschichte, bd I, Stuttgart 1958, S. 791-803.
  • Gertrud Schiller, Ikonographie der christlichen Kunst, bd I, Mohu Verlag, 1966, S. 169 ss

Ce thème est étonnamment répandu dans la peinture comparativement à l'importance du passage dans l'évangile et aux doutes pesant sur son authenticité.

[4]  Espoir d'Israël, Yahvé, tous ceux qui t'abandonnent seront honteux, ceux qui se détournent de toi seront inscrits dans la terre, car ils ont abandonné la source d'eaux vives, Yahvé. 
(Jr XVII, 13)

[5] Comme dans un passage de Tristes Tropiques de C. Levi-Strauss :

 Or à peine avait-il (le chef des indiens) rassemblé tout son monde qu'il tira d'une Hotte un papier couvert de lignes trotillées qu'il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée la listes des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts.
Qu'espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu'il avait obtenu l'alliance du blanc et qu'il participait à ses secrets.
 

Cet épisode entraîne Levi-Strauss dans un débat sur la nature de l'écriture :

 Son symbole avait été emprunté, tandis que sa réalité demeurait étrangère... Il ne s'agissait de connaître ni de retenir, ni de comprendre, mais d'accroître le prestige et l'autorité d'un individu ou d'une fonction au dépend d'autrui. 

Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques, Paris 1955, Plon, chapitre XXVIII, « leçon d'écriture », p. 135.

On reste là dans la tradition occidentale qui se méfie de l'écrit qui est au mieux subordonné à la parole, au pire un instrument de pouvoir. On pourra comparer avec la tradition juive (voir note 8).

Derrida dans la grammatologie cite ce passage et caractérise cette scène, non pas comme l'origine de l'écriture, mais comme celle de l'imitation de l'écriture. On rejoint ainsi les discussions sur la mimesis et l'on constate la même méfiance vis à vis du texte écrit que vis-à-vis des images.

Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris 1967, éditions de minuit, p. 183 et suivantes.

[6] Voir note 2

[7]  Audistis... Leges custodem, sed nondum intellexistis Legislatorem. Quid vobis aliud significat, cum digito scribit in terra ? (Joan. VIII,6). Digito enim Dei Lex scripta est, sed propter duros in lapide scripta est. (Exod. XXXI, 18). Nunc jam Dominus in terra scribebat, qui fructum quaerebat. 

(Saint-Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, traité XXXIII, 5)

[8] Le judaïsme par contre privilégie l'écriture qui est une émanation directe de la parole de Dieu. Les kabbalistes du XIIème siècle vont jusqu'à la considérer comme une sorte d'empreinte de la parole divine :

 L'écriture qui n'est pour le philologue qu'une image secondaire et, d'ailleurs, extrêmement peu utilisable du langage réel, est pour le kabbaliste la véritable cachette de ses secrets. Le principe phonographique d'une transposition naturelle de la parole en écriture et vice versa a pour analogie, dans la kabbale, l'idée que les lettres saintes elles-même sont les linéaments et les signes graphiques que le phonéticien moderne chercherait sur son disque. Or ce qui s'imprime légitimement dans ces saintes lignes est la parole créatrice de Dieu. 

Gershom G. Scholem, Les origines de la Kabbale, Paris 1966, p. 293

[9] Il s'agit d'une copie d'atelier d'un épisode prévu pour la décoration de la Grossratssaal de la Rathaus de Bâle qui n'a jamais été exécuté (entre 1521 et 1530). (Je n'en ai malheureusement pas de reproduction numérisée).

[10] G. Schiller op. cit. Illustration n° 459

[11] W. Hilliger op. cit.

[12] Voir le Catalogue critique des oeuvres de Poussin de A. Blunt.

[13] C.P. Landon, annales du musée, 2° édition, école française, T.3, Paris 1832. Cité dans le dossier du département des peintures du Louvre, cote 7282.

[14] Je n'ai hélas pas de reproduction suffisamment bonne pour que l'on puisse voir l'inscription

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