Mourir libre ou vivre esclave ?

Rédigé par Alarc'h - - Aucun commentaire

« Je préfère mourir libre que vivre esclave ». On lit cela parfois. On peut même le penser. Mais si c'était si courant l'esclavage aurait disparu faute d'esclaves ou d'asservissables. Car cela demande un force de caractère peu commune. Aussi est-il intéressant de trouver un exemple historique d'une telle attitude.

C’est l’histoire d’un certain Ducasse, qui a cru malin de trahir sa parole ( Je cite les sources d’archives pour ceux qui voudraient et pourraient aller fouiner dans les vieux dépôts).

C’est la période de la lutte entre la France et les Pays-Bas, avant que les anglais ne viennent se mettre dans le jeu. Des Maures, alliés des hollandais et retranchés dans le fort d’Arguin en Mauritanie s’étaient rendus en se fiant à la parole du fameux Ducasse de les laisser aller libres, et ce joli monsieur à trouvé malin d’essayer de les vendre comme esclaves (la cupidité ne date pas d’aujourd’hui).

Au delà de l’évocation de cet épisode peu glorieux, de la saloperie qu’a été l’esclavage, il est intéressant de remarquer que ces Maures ont appliqué les principes de la Boétie et que n’ayant pas cédé à la servitude, ils ont complètement désarmés leurs « maîtres ». Une leçon à méditer.

Pour ceux qui ne connaissent pas ces contrées, Arguin est une ancienne ville de Mauritanie devant laquelle se trouve un haut-fond, le banc d’Arguin, sur lequel le navire la Méduse à fait naufrage, occasion du célèbre tableau de Géricault.

J’ai fait une transcription littérale sans essayer de moderniser l’orthographe ou le texte.

Tout d’abord un livre anglais se référant à une archive de la Naval Library de Londres

John Barbot, A description of the Coasts of North and South Guinea, 1732
Édition anglaise basée sur : Ms, Naval Library, Londres, n° 63, 1732

« The slaves the French took from the Dutch, in the castles of Arguin, being there put board a small ship, to the number of one hundred and twenty, all lusty people of both sexes, for Santo Domingo in America, having privately provided themselves with pieces of iron, and such other weapons as they could, on a sudden assaulted the few French there were aboard, whilst some of them were asleep ; but not being able to force the captain and some others, who had shut themselves up in the forecastle and great cabbin, whence they make a terrible fire on them with their muskets; and seing several of their companions kill’d, forty of the most obstinate of them, men and women, leap’d into the sea together, where turning on their backs, they call’d the French to observe them, and holding their mouths quite open, swallow’d down the sea water, without moving arms and legs, till they were drown’d, to show their intrepidity and little concern for death. » (pp. 530-531)

Puis le fameux manuscrit de Londres

Ms, Naval Library, Londres, n° 63, 1732

Manuscrit cité dans : Debien, Delafosse, Thilmans, Journal d’un voyage de traite en Guinée, à Cayenne et aux Antilles fait par Jean Barboten 1678 1679, Dakar, 1979

« Les Mores de cette contrée et ceux d’Arguin sont puissants et robustes. ceux de Gualata qui furent fais esclaves par le sieur Ducasse lorsqu’il prit le fort d’Arguin, furent embarqués, au nombre de 120 hommes et femmes, sur un petit vaisseau de la Compagnie du Sénégal, pour passer à St Domingue, mais soit par grandeur d’âme, soit par un don naturel à tous les peuples d’Afrique de braver la mort, ils firent voir dans le trajet qu’ils en préféroient une honorable à une honteuse captivité ! Car s’étant ligués contre l’equipage et ayant trouvé un matin les moyens de rompre leurs fers, après s’être pourveus de quelques haches et ferremens, qu’ils avoient ramassés secrètement dans le vaisseau, ils chargèrent l’équipage à l’impourveue et à moitié endormie, dont quelques-uns furent d’abord renversés par les mutins, mais enfin ayant gagné la chambre de poupe, et s’y étant retranchés avec leur capitaine, le sieur Pierre Guillot (quoiqu’ils ne fussent que 4 ou 5 restés de 10 qu’ils étoient en tout), ils firent un feu si grand sur ces barbares (avec 7 ou 8 mousquetons qu’ils avoient), qu’il en demeura plusieurs morts sur le pont, ce qui leur fit peu à peu perdre courage, et enfin désespérans du succès de leur entreprize, les plus obstinés (hommes et femmes au nombre de 40) se jettèrent à la mer où, se renversant sur le dos et crients qu’on les regarde faire (tous pleins d’un funeste désespoir, qui se lisoit sur leurs visages) ils se laissèrent suffoquer sans faire le moindre mouvement et périrent ainsi à la veue des autres. »

Et une archive de la bibliothèque nationale consultable au CAOM (Centre des Archives d’Outre-Mer, d’Aix en Provence) faisant allusion à cet épisode peu glorieux pour les français mais expliquant pourquoi jamais plus d’esclaves n’ont été déportés de Mauritanie.

BN Ms. fr. 21 690, f° 224r, 1687

« Il prit captifs tous les mores quy sy trouvèrent sur lisle & dans le Chateau darguin contre les termes de la capitullation & les envoya aus isles don sensuivit que ces miserables au desespoir se voyans ainsy traictes se revolterent dans la traversées du Senegal aus Isles reduysirent lequipage a lestremité & y perdirent tous la vie ainsy la Compagnie nemporta de cette belle conqueste qu’une guerre perpetuelle qu’elle aura toujours avec ceux Darguin & avec ceux quy y (auroient) rellation outre que cette expedition luy porte perte de plus de 50 000 ecus. »

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