Bullshit job (II)

Rédigé par Alarc'h - - Aucun commentaire

Dans le précédent billet je défonçais violemment une porte ouverte en constatant que beaucoup de mes contemporains exerçaient des métiers de merde à l'utilité douteuse. Vient le moment où il convient de passer en revue les diverses activités professionnelles que la vie m'a amené à exercer. Quelle part de « bullshit » dans tous ces jobs ?

L'idée que j'ai derrière la tête est en fait la suivante : si un travail est intéressant, demande des capacités techniques importantes, peut permettre d'avoir une certaine fiereté d'avoir par exemple trouvé une solution futée à un problème complexe, peut-il tout de même rentrer dans la catégorie des bullshit jobs ?

À priori non, ça ne correspond pas du tout à la définition. Pourtant... J'ai travaillé dans l'industrie, fabriqué des pièces mécaniques complexes, avec des tolérances très serrées, qui demandent du savoir faire de l'imagination, de l'astuce. Un tourneur ou un fraiseur, conventionnel ou maintenant sur des machines numériques, est un homme (ou de plus en plus une femme) qui a ou acquiert une énorme qualification. Il produit des biens matériels, tangibles, son boulot n'est pas un boulot à la con semble-t-il.

Maintenant à quoi servaient ces pièces super précises, compliquées à faire ? Je pense que c'est là que vient se nicher le bullshit. C'était des pièces pour l'aéronautique, pour des voitures de course automobiles, pour le nucléaire, pour l'agro-alimentaire etc.

C'est un métier intéressant mais qui sert en gros à faire soit de la merde, soit des choses à l'utilité contestable. Dans l'industrie, le monde dit du travail en général, il n'est pas de mise de juger de l'utilité, de la bonté du travail que l'on fait. L'important est de faire le travail, bien et que le client soit content. Qu'importe que le client fabrique des mines anti-personnel ou des brancards pour les hôpitaux.

La technique est soit disant neutre. Mon boulot n'est pas de juger l'utilité de ce que je fabrique, mais de le fabriquer de mon mieux. Là, pour le coup... bullshit. Le travailleur des bullshit jobs de Graeber souffre de l'inutilité de son travail. Celui dont le travail semble réellement intéressant et productif, peut se leurrer, mais au pris d'une sorte de schizophrénie. Un temps nous fabriquions des semoirs, des appareils qui s'accrochent derrière les tracteurs pour semer des graines (de blé en l'espèce).

Pour ceux qui vivent loin des réalités de la production, on ne sème plus comme le faisait la semeuse sur les pièces d'un franc... Les graines sont enrobées pour toutes être parfaitement sphériques et calibrées. Les trous des semoirs ont des tolérance au 1/100 ème de millimètre et certains éléments du montage des tolérances de rectification (en microns). On est loin de l'Angélus de Millet !

Et tout cela est vendu aux grands exploitants de la Beauce, qui produisent du blé pour la grande industrie, à grand renforts d'engrais et de pesticides. Comme disait un ami, c'est super, mais c'est quand même bien de la merde.

Par mon travail j'ai, à mon échelle, contribué à ruiner des exploitations agricoles traditionnelles.

Dans mes autres activités j'ai toujours fait de l'informatique appliquée à divers domaines (industrie ou maintenant web). Je travaille maintenant dans l'infogérance. Je ne suis plus dans des ateliers, mais dans des bureaux. Et je contribue à maintenir en ligne, avec les meilleures performances possibles des serveurs web, des serveurs de mailling qui consomment des milliers de killowatts/heure pour globalement des utilisation hautement dispensables. C'est aussi un boulot assez intéressant, où il faut aussi un bon niveau de technicité.

Mais là encore pour quoi faire ? Pour que des sites de voyance en ligne puissent acheminer leur spam de merde leurs prédictions si pertinentes  et qu'ils parviennent dans vos boîtes mail, car vous avez bien entendu un jour coché la case d'opt-in autorisant à vous envoyer ce courrier. À fournir les meilleures performances possibles aux serveurs de boîtes de marketing qui organisent un super événement pour la sortie du nouveau SUV de la marque tartempion qui coûte 20000€ mais que vous devez acheter pour atteindre le bonheur.

Là encore bullshit à fond les manettes. Et en plus on touche là à un monde que je ne connaissais pas, celui des communiquants, hypocrytes sans scrupules dans l'ensemble, qui fourguent des bagnoles polluantes et inutiles (dont avant j'avais participé à fabriquer des pièces) tout en vous disant admirer le courage de cette petite Greta Thunberg qui nous fait prendre conscience des urgences pour la planète blablabla...

Et ainsi on prend surtout conscience qu'on n'a pas juste un problème de bullshit jobs, mais bien de bullshit society... Et que tout cela va finir en eau de boudin, et qu'on ne peut que contempler cette triste comédie avec ironie faute de pouvoir y faire réellement quelque chose.

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